Vous êtes à n’en pas douter des individus rationnels et qui pensent en toute honnêteté prendre des décisions de manière réfléchie et qui sont capables de construire des raisonnements sur lesquels ils peuvent s’appuyer. Loin de moi l’idée de remettre en question votre bonne foi mais pourtant je vais devoir vous révéler que vous faites erreur ! Votre cerveau vous trompe, c’est ce que l’on nomme les biais cognitifs. Petite visite guidée dans les arcanes de notre pensée raccourcie.

Les biais cognitifs sont des erreurs de jugement qui n’ont la plupart du temps que peu de conséquences mais qui peuvent également nous influencer voire nous manipuler. Aussi, peut-il être profitable d’en prendre conscience et d’apprendre à exercer notre esprit critique. Le concept de biais cognitifs a été théorisé au début des années 1970 par les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky. Si leurs recherches s’intéressaient initialement au domaine économique, le champ a depuis été élargi par la recherche en psychologie cognitive et sociale.

Certains biais sont liés à nos représentations
L’effet de Halo par exemple qui a été étudié dans les années 1970 a montré que l’on attribue des qualités à un individu en fonction de son physique. Ainsi, nous avons tendance à choisir pour leader des personnes de haute taille, et l’étude est allée jusqu’à démontrer que les grands étaient mieux payés que les petits.

Plus inquiétants, les résultats de l’étude suivante : des personnes ont dû juger de la culpabilité présumée d’hommes et de femmes. Ils avaient pour cela à leur disposition une photographie accompagnée d’un descriptif des faits reprochés. Les juges ont a chaque fois été plus cléments avec les personnes aux physiques les plus attrayants. Un site de rencontre américain en ligne a mené une étude de grande ampleur qui a conduit au même type de conclusion. Quand les personnes étaient jugées attirantes, leur note de personnalité augmentait même si leur texte de présentation était vide !

Ainsi, l’apparence a sur nous un effet si positif qu’elle vient parasiter notre jugement.

D’autres biais, s’expliquent par des ressources cognitives limitées
Par exemple, le biais de confirmation. Chaque jour, nous sommes inondés d’informations. Aussi, avons nous tendance à les filtrer afin de ne pas être submergés. Le problème de ce filtre est que nous donnons plus d’importance à ce qui vient confirmer notre opinion. Imaginons que vous regardez un débat politique avec un ami qui soutient le candidat opposé à celui que vous appréciez. A la fin de l’échange, vous trouverez chacun que votre candidat a été le meilleur car vous aurez été davantage sensible et attentif aux arguments qui confirment ce que vous pensez déjà. Ce biais de confirmation est aujourd’hui renforcé avec internet et les bulles de filtrage des algorithmes. La navigation sur Google n’a en effet rien d’objectif et chaque recherche est en réalité personnalisée. A chaque fois que vous acceptez des cookies, vous informez la plateforme de vos goûts, de vos préférences, de sorte que Google les connaît bien mieux que vous- même! Ainsi, un internaute ne va consulter ou être mis en lien qu’avec les sources qui sont en accord avec son point de vue. Or, d’autres études montrent que plus nous voyons une information, plus nous développons à son égard un sentiment positif. Les publicitaires et agences de marketing utilisent sans vergogne ce travers qui est le nôtre.

Le biais de corrélation illusoire théorisé par Chapman en 1967 nous conduit à établir des corrélations systématiques. En effet, nous devons chaque jour prendre des décisions rapides et notre cerveau met en place des stratégies pour aller plus vite, ce sont des heuristiques, des jugements rapides étayés par une petite quantité d’informations. On voit un gros chien, on s’éloigne même si statistiquement la probabilité que le chien nous attaque est très faible. Le temps, dans cette situation pouvant être un facteur de survie, nous ne nous attardons pas à analyser la situation. Mais statistiquement, la corrélation, je croise un gros chien, le gros chien va m’attaquer est abusive.

Une corrélation est une statistique constante qui existe entre deux éléments sans que pour autant ne soit établie entre ces deux éléments un lien de causalité. Le biais consistant à confondre corrélation et causalité se nomme l’effet Cigogne. Grâce au chercheur suisse Franz Messerli, nous savons qu’il existe une forte corrélation entre la consommation de chocolat par habitant et le nombre de prix Nobel par million d’habitant. Devons-nous alors en conclure qu’il faut encourager notre gourmandise et que nous deviendrons prix Nobel ? Certes la corrélation existe mais établir un lien de causalité est erroné. Le lien que l’on peut faire entre les deux est sans doute davantage à chercher du côté du niveau de vie des habitants. Ce biais est renforcé par le fait que nous avons tendance à n’utiliser pour raisonner que les informations immédiatement disponibles en mémoire. Là encore pour une question de temps nous limitons les informations que nous traitons.

Pourquoi est-il salutaire de prendre connaissance de ces biais ?
Il existe de très nombreux biais cognitifs qu’il est impossible de développer ici (La résistance au changement, la perception sélective, le biais d’attente, l’insensibilité à la taille de l’échantillon, l’essentialisme, le biais d’endogroupe, le biais rétrospectif, l’effet Duning Kruger, le biais de première impression, le biais de généralisation excessive, le biais de cadrage, le biais de projection, le biais de contraste pour ne citer qu’eux). Si le sujet vous intéresse, je vous invite à consulter en particulier les vidéos de Albert Moukheiber, neuroscientifique qui vulgarise ces notions parfois complexes. Prendre conscience de nos biais, nous méfier de nos jugements intuitifs est une première étape pour les déjouer et donc entre autres, éviter d’être manipulés ou de contribuer à entretenir des erreurs de jugement. S’il est parfois indispensable d’avoir recours à une pensée rapide, admettre la limite de notre système de raisonnement parce que les informations à traiter sont trop nombreuses, parce qu’il nous faut parfois prendre rapidement des décisions – contribuerait à davantage de tolérance. Pour cela commençons par interroger régulièrement nos pensées et nos jugements, tâchons à chaque fois que c’est possible de nous poser afin d’analyser calmement le contexte, la situation.

Ecrit par : Sophie Solmaz

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